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Communications Présentation Claude Fischler Citer ce document / Cite this document : Fischler Claude. Présentation. In: Communications, 31, 1979. La nourriture. Pour une anthropologie bioculturelle de l'alimentation. pp. 1-3; doi : https://doi.org/10.3406/comm.1979.1464 https://www.persee.fr/doc/comm_0588-8018_1979_num_31_1_1464 Fichier pdf généré le 10/05/2018 https://www.persee.fr https://www.persee.fr/collection/comm https://www.persee.fr/doc/comm_0588-8018_1979_num_31_1_1464 https://www.persee.fr/authority/158749 https://doi.org/10.3406/comm.1979.1464 https://www.persee.fr/doc/comm_0588-8018_1979_num_31_1_1464 Présentation Vhomme est un omnivore qui se nourrit de viande, de végétaux et d'imaginaire: V alimentation ramène à la biologie mais, de toute évidence, elle ne s'y ramène pas; le symbolique et V onirique, les signes, les mythes, les fantasmes nourrissent, eux aussi, et ils concourent à régler notre nourriture. Dans Vacte alimentaire, homme biologique et homme social sont étroitement, mystérieusement, mêlés et intriqués. Sur cet acte, en effet, pèsent des contraintes multiples et liées par des interactions complexes: contraintes et régulations biochimiques, thermodynamiques, métaboliques, physiologiques / pressions écologiques ; mais aussi patterns socioculturels, préférences ou aversions individuelles, représentations, systèmes de normes, codes (prescriptions et prohibitions, associations ou exclusions), « grammaires culinaires », qui gouvernent le choix, la préparation et la consommation des aliments. Voici donc un thème proprement transdisciplinaire, un « objet à multiples entrées », qu'il faudrait envisager de points de vue multiples : biologique, économique, anthropologique et ethnologique, sociologique et psychosociologique, psychanalytique, psychologique, historique, archéologique, géographique et géopolitique, et ainsi de suite. Pour autant, ces regards spécialisés ne révéleront pas la vérité en se juxtaposant, en s* emboîtant comme les pièces d'un puzzle: chacun d'eux est porteur, non d'une part de vérité, mais d'une « vérité » tout entière. Vérités par ailleurs complémentaires et non concurrentes, car interactives et irréductibles les unes aux autres. C'est dire que la transdisciplinarité, même aventureuse, devrait prévaloir sur la simple pluridisciplinarité. Une anthropologie fondamentale de l'alimentation devra circuler constamment de la chimie à la mythologie, du symbolique au biologique: le réel, lui, ignore les frontières disciplinaires. Or, jusqu'à une période récente, le territoire de la recherche sur l'alimentation s'est trouvé morcelé en quelques grands latifundia, soigneusement enclos, fermés aux intrusions (malheur à qui Présentation était arrivé trop tard pour se tailler sa concession), fermés, surtout, les uns aux autres: entre les pâturages sans fin du biomédical et la propriété plus modeste de Vethno-anthropologie, les barbelés restaient en place, implacables. Et pourtant, chaque fois que s'ouvre une brèche dans une barrière, il semble que surgisse, sinon une réponse, du moins une question nouvelle et souvent fondamentale. Être omnivore, c'est avoir la liberté du choix, mais aussi la contrainte de la variété: ce choix, comment V exerçons-nous? Cette contrainte, comment la subissons-nous? Pourquoi mangeons-nous ce que nous mangeons et pas autre chose? Où passe la frontière du comestible et du non- comestible? La biologie, en particulier la physiologie et la psychophysiologie, nous ont appris qu'il existe, selon la formule de Cannon, une « sagesse du corps » (Cannon, 1932). On sait qu'il existe des mécanismes perfectionnés qui règlent en quantité et en fréquence notre prise alimentaire et maintiennent la composition de l'organisme, les stocks énergétiques (faim /satiété). On a cru constater, chez de jeunes enfants mis en situation de choisir librement leur nourriture, qu'ils opéraient des choix « sains » et, en tout cas, non néfastes (Davis, 1928). Outre ces indices d'une « sagesse du corps », nous voyons aussi apparaître, de plus en plus nombreux, des exemples d'une hypothétique « sagesse des cultures », c'est-à-dire de croyances ou de pratiques, par exemple culinaires, correspondant selon toute apparence à une « fonctionnalité » inconsciente: telle pratique étrange, par exemple, tendrait en fait à maintenir l'équilibre nutritionnel de ceux qui Vont adoptée. Dans l'état actuel des connaissances, toutefois, ces « fonctionnalités », réelles ou supposées, constituent moins des « explications » que des interrogations supplémentaires: c'est en cela qu'elles valent d'être présentées. L'acte alimentaire opère un processus de double incorporation: le mangeur incorpore V aliment qui, analogiquement, magiquement, lui communique ses vertus; mais, simultanément, l'aliment incorpore le mangeur au cosmos, le microcosme individuel au macrocosme universel. L'aliment construit l'homme et le place dans le monde; mais il est lui-même construit et placé par l'homme. Or, la taxonomie du comestible que les cultures établissent en plaquant leurs grilles sur le monde et les espèces n'a, selon toute apparence, que bien peu de rapports avec celle que, pour son compte, la science établit, par exemple à travers la biochimie. Et les exemples sont sans doute bien plus nombreux (cf. de Garine, infra^ d'une « folie » que d'une « sagesse » des cultures: que l'on songe à ces sociétés traditionnelles où les « grammaires alimentaires », les Présentation prescriptions ou les prohibitions ont des effets tragiques ; que Von songe aussi à nos sociétés de pléthore et aux « maladies de civilisation », causées ou favorisées par les excès alimentaires... L'interrogation se clôt sur elle-même: si les pratiques et les représentations alimentaires répondent à une fonctionnalité adaptative^ à une « optimisation » biologique quelconque, d'où vient que subsistent des formations culturelles inadaptées ou qui gênent V adaptation? Et si la seule cohérence des codages culturels est interne, comment survivent des peuples dont les structures culinaires sont « dy s fonctionnelles »? Se peut-il que certains traits biologiques soient plus plastiques que certains traits culturels? C'est ce type d'interrogation qui parcourt ce numéro, avec d'autres, implicites ou explicites. Ainsi: si la culture imprime sa marque à nos goûts (entendons « goût » au sens global: à la fois celui de la sensibilité alimentaire et celui de la perception olfacto-gustative), ce qui semble peu discutable, par quelle médiation s'opère donc le passage du culturel au biologique, quel est donc le « chaînon manquant » entre la représentation et la sensation? Ce que nous avons cherché à faire, dans ce numéro, c'est commencer à abattre des barrières entre les latifundia, rétablir l'oipen range sur le territoire de l'alimentation, la circulation entre les disciplines. Il fallait donc moins exposer des résultats définitifs que susciter des questions et des interrogations, des hypothèses ou des spéculations, des curiosités ou des discussions, suggérer des voies et des thèmes de recherche, à partir d'études de cas ou au contraire de revues générales. Pas question, bien entendu, d'être exhaustif, de présenter un panorama complet des disciplines, ni de réduire les questions posées par l'alimentation à une problématique unique. Qu'on ne s'attende pas à être convié à un festin somptueux: tout au plus grappillera-t-on quelques amuse-gueule, autour d'un apéritif heuristique. Claude Fischler RÉFÉRENCES Cannon (W. B.), 1932, The Wisdom of the body, édition revue et augmentée 1963, New York, W. W. Norton & Company, Inc. Davis (C. M.), 1928, « Self-selection of diets by newly weaned infants: an experimental study », Amer. J. Dis. Child., 36, p. 651-689. Informations Informations sur Claude Fischler Pagination 1 2 3 Plan