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Homo_homini_lupus

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1 
Maurizio Balsamo 
 
 
Homo homini lupus 
 
 
« Par quoi devrait commencer une histoire naturelle de la destruction ? 
W. G. Sebald, Histoire naturelle de la destruction 
 
 
Nous ne savons que trop qu’il n’est guère besoin de chercher bien loin dans le temps ou 
l’espace les marques de la destruction humaine. Il n’est pas même besoin de s’éloigner de 
nous-mêmes. Comme le rappelait un psychanalyste yougoslave à un Diatkine abasourdi par la 
terrible description de la « cravate croate », consistant à clouer vif un prisonnier contre la 
porte de sa maison, lui ouvrir la trachée, faire sortir par le trou la langue, telle une cravate, et 
le laisser agoniser, les Serbes rendaient ainsi un hommage ironique – c’était en 1992 – à 
l’invention par les Croates de cet ornement. Mais l’horreur ne s’arrêtait pas au procédé. Elle 
consistait plutôt en ceci que celui qui avait assisté à la fin tragique de ses propres amis, 
passant probablement de Chopin aux couteaux de cuisine, répétait alors le geste sur tous ceux 
avec qui il avait vécu pacifiquement pendant des décennies. 
Difficile de résoudre l’énigme que posent de telles situations par simple recours à la thèse de 
la manipulation des masses, ou à celle des effets néfastes du colonialisme, comme dans 
l’invention de l’identité hutu lors du massacre des Tutsi au Rwanda. Encore moins par 
évocation de la thèse toute-explicative du désir mimétique, développée par René Girard, et 
dans laquelle, au fond, autrui, bien qu’inclus dans un circuit homicide, s’avère intéressant 
pour ce qu’il est ou est considéré être. Je me demande, en revanche, s’il ne serait pas plus 
pertinent de suivre la thèse lacanienne de « l’envie de la vie », nécessité de détruire tout ce qui 
évoque une altérité, et haine de ce qui ne nous ressemble pas. Comme l’a judicieusement écrit 
un observateur de tels massacres, les grands coupables de ces actes « si nous nous maintenons 
dans la logique de l’analyse occidentale de la rationalité, sont ceux qui ont pensé le génocide, 
et l’ont organisé. Mais à examiner la façon dont les petits coupables l’ont exécuté, à évoquer 
cet homme traîné des jours entiers le long de la route et roué de coups, il n’y alors plus de 
théorie… » 
 2 
En effet, que reste-t-il de nos tentatives de comprendre un tel échec de la civilisation, que 
reste-t-il de l’humanité même, lorsque des enfants sauvés d’un raz de marée et ayant perdu 
leurs parents sont séduits, violés, réduits à rien, mis en pièces, annihilés ? Ou encore, que 
reste-t-il des conquêtes de la civilisation, « la beauté, la propreté et l’ordre », qu’un Freud 
évoque comme ses caractéristiques, lorsque nous avons à l’esprit ce que peut signifier exercer 
la propreté ethnique, ou devenir un déchet, comme a écrit Zygmunt Bauman dans Le Malaise 
de la post- modernité, à propos des exclus de la société de consommation ? 
« Leur seule existence – visages contractés par la douleur, corps émaciés qui parlent de 
misère, présences qui font tapisserie pendant que les autres se divertissent sur la piste de 
danse – corrompt l’harmonie de la vie et gâte la bonne humeur ; les exclus sont une tache, une 
souillure, une marque, un graffiti sur l’image du monde qui devrait être limpide et éclatante de 
propreté. Dans le modèle de pureté post-moderne, ils sont les déchets. » 
 
Dans le chapitre 5 du Malaise dans la culture, Freud, comme on le sait, aborde le problème 
posé par le précepte judéo-chrétien invitant à aimer son prochain comme soi-même, 
injonction qu’il rejette résolument. De fait, comment aimer celui qui diffère tant de moi ? 
Mais surtout, comment respecter possiblement ce précepte lorsque l’on a affaire à la cruauté 
de l’être humain, à sa détermination à abuser de moi, à me maltraiter et à me tuer ? 
« Non seulement cet étranger n’est pas, en général, digne d’être aimé, mais, je dois le 
confesser honnêtement, il a davantage droit à mon hostilité, voire à ma haine. (…) Quand cela 
lui apporte un profit, il n’a aucun scrupule à me nuire, sans se demander non plus si le degré 
de son profit correspond à l’ampleur du dommage qu’il m’inflige. (…) pour peu qu’il puisse 
satisfaire par là tel ou tel désir, il n’hésite pas à me railler, m’offenser, me calomnier, faire 
montre envers moi de sa puissance (….) le prochain n’est pas pour lui un aide et un objet 
sexuel possibles, mais aussi une tentation, celle de satisfaire sur lui son agression, d’exploiter 
sans dédommagement sa force de travail, de l’utiliser sexuellement sans son consentement, de 
s’approprier ce qu’il possède, de l’humilier, de lui causer des douleurs, de le martyriser et de 
le tuer. Homo homini lupus. »1 
L’unique amour possible, du reste, est celui qui survient de la ségrégation, de l’unification 
d’un groupe via l’exclusion de l’autre, contraint à rester en dehors de l’identité ainsi définie et 
à en recevoir les pires insultes. C’est à travers le massacre des juifs, rappelle Freud, que les 
chrétiens deviennent des frères les uns pour les autres. 
 
1 S. Freud, Le Malaise dans la culture, trad. P. Cotet, R. Lainé et J. Stute-Cadiot, PUF, Paris 1995, pp 52, 53 et 
54. 
 3 
En un sens, ce radicalisme du jugement freudien n’est pas si surprenant : on pourrait même 
dire que c’est précisément en prenant en charge les dimensions les plus problématiques de 
l’être humain que la psychanalyse assume une de ses spécificités. Néanmoins, cette 
incrédulité devant toute possibilité de s’extraire de la spirale de la violence semble certes 
quelque peu inquiétante. Il convient toutefois de préciser un point : en hébreu, « Tu aimeras 
ton prochain comme toi-même » (Veahavtà lereakhà kamokha), à travers le préfixe « le » qui 
signifie « pour », « en direction de », s’entend plutôt, comme l’a proposé Haim Baharier, dans 
le sens de « Tu aimeras pour ton prochain ce que tu aimes pour toi », injonction non pas tant à 
l’amour qu’à la responsabilité de l’action à l’endroit des autres, d’une manière analogue à ce 
que l’on ferait pour soi. Dans cette mesure, la question que pose Freud semble déplacer l’axe 
de la réflexion du plan de l’amour universel à celui de la responsabilité singulière. Ou, mieux 
encore, elle détache le propos de la pure spécularité (traiter autrui comme soi-même) pour le 
renvoyer à la réciprocité (donner à autrui ce que l’on aime en soi), orientant ainsi la question 
vers le rapport du sujet avec lui-même. Mais surtout, elle délocalise le sujet lui-même, qui 
devient non plus un « soi-même – pivot de la comparaison », mais un soi-même qui abrite 
différentes possibilités (ce que j’aime en moi). La formule conduit, paradoxalement, à 
l’expropriation de soi. 
L’incrédulité freudienne reçoit, partant, une signification nouvelle : elle est non point et non 
seulement scepticisme radical quant-à la coexistence civile, mais plutôt refus de la logique 
d’une consistance du proprium, d’une identité, à savoir de ce qui se forge par l’exclusion de 
l’altérité constitutive de l’être humain. L’expérience psychanalytique nous invite assurément à 
penser à une autre cruauté, celle dérivant de l’impossibilité à être soi-même, de la difficulté 
d’un travail de désaliénation, au point qu’on pourrait même dire que le problème rencontré 
dans un cabinet d’analyste tient souvent à l’insuffisance du proprium. Insuffisance ou 
inéluctable nécessité de cette identité qui, pour exister, doit trancher son accrochage à l’autre, 
et lutter pour en métaboliser les traces. L’identité est inévitable arrêt dans les possibilités de 
connexion avec les autres et les autres formes de vie. Elle représente toutefois également la 
nécessité d’arrêter le flux continu des identifications, de marquer une pause dans le cours du 
temps, des changements inexorables et des pertes. 
Le problème, dirions-nous, est que cette coupure contient nécessairement en soi les traces de 
ce qui devrait demeurer au-delà de la frontière et que nous croyons définitivementrévoqué 
seulement par illusion narcissique. 
Par delà les idéalistes croyances de Freud en un procès civilisateur progressif, commandé par 
un « fondement organique présumé », sa réflexion porte principalement sur la duplicité 
 4 
substantielle de l’être humain. Dans l’Esquisse d’une psychologie scientifique, Freud affirme 
que « Le complexe du prochain se divise (…) en deux parties, l’une donnant une impression 
de structure permanente et restant un tout cohérent, tandis que l’autre peut être comprise grâce 
à une activité mnémonique »2. Cet Autre a donc deux visages. Le premier, l’ « autre partie », 
est à notre image, je le comprends de la même façon que lui me comprend. C’est là mon 
semblable. L’autre partie relève de ce qui est au-delà de cette ressemblance. C’est le prochain 
à proprement parler, l’autre innommable, étrange et étranger, incompréhensible, radicalement 
autre. C’est ce qui apparaît sous le signe de l’arbitraire, de l’imprévisible, du « non-propre » 
pour ainsi dire. Si donc la première modalité du rapport humain se joue sur le registre du 
plaisir, du bien, du partage, la seconde, cette altérité dans sa dimension incompréhensible, 
inappropriable, introduit un au-delà du principe de plaisir, et s’impose comme mal, exclusion 
et énigme. C’est, par delà la fortune du concept de masse par rapport à celui, spinozien, de 
multitude, vraisemblablement là le fondement du complexe hobbesien de l’homo homini 
lupus, de l’impune occidi, de la possibilité universelle d’assassiner quiconque. 
Dans cette duplicité fondamentale de la relation humaine affleure le problème d’un arbitraire 
absolu auquel autrui nous contraint, d’une pure culture du méfait, de l’abus sans scrupule et 
de l’anéantissement, en un mot, du mal. 
Allégation quelque peu hâtive, probablement, et dont la réelle efficacité laisse songeur. On 
perçoit aisément, en effet, l’illusoire tentative de rassembler, par cette formule, une vaste 
quantité de phénomènes dans une unité métaphysique, aboutissant alors à l’ontologisation 
d’une réalité historique, et au recouvrement, par cette unicité, du regard même de l’interprète. 
C’est là homogénéisation d’époques, de réalités, de sujets et d’opérations divergentes dans 
leur portée épistémique et matérielle, confusion entre cruauté, destructivité, agressivité, 
emprise. Métaphysique, cette unité fait obstacle à la prise en compte des différents domaines 
et des diverses configurations du pouvoir, elle désigne une modalité générale du 
fonctionnement sociétal et groupal - le mal comme exclusion du groupe, victime sacrificielle, 
pharmakos, etc., condition même de délimitation du groupe qui se fonde, dans son identité, 
sur la logique de l’exclus et de l’étranger. Ou enfin, elle renvoie aux pratiques violentes, 
agressives, cruelles, en un mot, à ce qui relève de la dissolution même du caractère sociétal. 
Quels seraient les éléments susceptibles de caractériser l’essence de cet ensemble 
hétérogène ? L’exploitation sans limites de l’homme par l’homme, la relation perverse, le 
sadisme atroce des pratiques d’extermination, de plus en plus visibles en tout point de la 
 
2 S. Freud, « Esquisse d’une psychologie scientifique », in La Naissance de la psychanalyse, trad. A. Berman, 
PUF, Paris, 1956, pp 348-349. 
 5 
planète ? Un tremblement de terre, tel celui de Lisbonne, qui fait dire à Voltaire « Oui, le mal 
existe sur terre »3 ? L’événement en question est assurément un fait incontestable, qui fait 
passer Voltaire du « tout est pour le mieux » au « tout est possible ». Toutefois, dans ce 
passage, dans cette modulation, le mal ne fait déjà plus scandale ; on procède du mal radical, 
de l’hypothèse kantienne (réfutée) de la volonté mauvaise, aux causes multiples de notre 
malheur, du « mal aux malheurs »4, du mal à l’infortune. La solution esquissée par Candide, 
« cultiver son jardin », définit, somme toute, une territorialité protégée, un espace de 
résistance à l’histoire et à son intégration, une marge d’autonomie par rapport à autrui, un îlot 
d’indifférence. Elle réintroduit le thème du propre comme antithèse de l’être en commun. 
En outre, pourquoi le mal plutôt que la cruauté, la violence, où le cadre métaphysique laisse 
place à celui des relations de pouvoir entre hommes, à ce qui ne réussit pas à s’en inscrire, et 
en représente plutôt un résidu, un résidu inexplicable ? 
On ne manque pas de se rappeler, à ce propos, l’affirmation freudienne de la pensée et du 
travail intellectuel comme défense contre le destin, moyen d’activer les processus de 
symbolisation et donc de se défendre ou tenter de se défendre des restes irréductibles de ces 
processus. Toutefois, comme le note Jean Amery dans Un intellectuel à Auschwitz, c’est 
précisément l’intellectuel, d’une part dépourvu de toute technè (utile au fonctionnement du 
camp), et, d’autre part, immergé dans une vision du monde cherchant coûte que coûte le 
pourquoi des choses, qui s’avère le plus exposé, le plus mortel et le plus inutile. Aussi 
dramatique que puisse paraître le bon mot de Freud sur l’autodafé de ses livres par les Nazis, 
selon lequel, malgré tout, le monde avait progressé, puisqu’on se contentait de brûler ses 
ouvrages, plutôt que de le brûler lui-même comme au Moyen-Age, il convient toutefois de 
signaler que le changement pointé n’était, comme hélas nous le savons, que vaine illusion. 
Les fours crématoires sont toujours allumés, non point seulement dans la remémoration 
impossible d’un passé qui ne passe pas mais dans un présent qui a trouvé de nouvelles 
possibilités d’existence dans les récents camps d’extermination en Yougoslavie ou les 
massacres du Rwanda, entre autres innombrables moments de destruction sur lesquels l’ange 
de Benjamin étend ses ailes. 
Comme dans le roman de Mac Ewan, Les Chiens noirs, le mal est encore parmi nous, sous la 
forme d’un reste, non éliminable, à l’instar des chiens noirs élevés par les Nazis qui 
continuent à infester la campagne dans le récit, s’exposant ou se dérobant au regard des 
passants non informés. 
 
3 NdT : en français dans le texte. 
4 NdT : en français dans le texte. 
 6 
Il convient d’apporter ici un éclaircissement. Je n’entends pas, par « reste », ce qui, du passé, 
s’est simplement déposé, sorte d’héritage d’un temps mythique, violent, ou d’état de nature 
qui aurait toujours accompagné ces deux mille dernières années, mais plutôt ce qui resurgit 
comme résidu des processus de symbolisation, comme quelque chose que la dialectique 
normale – celle, par exemple, que nous pouvons nous représenter à travers les termes de 
pouvoir, force, violence, contre-violence – ne peut éclairer. J’y reviendrai ultérieurement. 
 
Si donc le psychanalyste, André Green par exemple, se demande dans un de ses travaux 
« pourquoi le mal ? » et conclut, en faisant alors écho à des formules déjà amplement 
vérifiées, que le mal n’a pas de sens, et qu’il est probablement le vide de sens, ce que la raison 
ne peut comprendre précisément car il en est la négation, en s’interrogeant, cependant, sur le 
pourquoi, il s’exclut déjà de l’expérience du mal de la manière la plus complète. On se 
souviendra de la célèbre réponse du soldat allemand à Primo Levi qui, dans le camp de 
concentration, demandait le pourquoi d’une impossibilité – ramasser une épluchure de pomme 
de terre. « Ici, il n’y a pas de pourquoi ». 
 
Essayons cependant de prendre à la lettre cette définition, mais non point dans le sens de la 
pure injonction à réduire à un objet l’autre, dont on chercherait à abolir la nature humaine - 
car nous savons, depuis Antelme, que c’est justement cette nature humaine qui émerge de 
l’horreur du camp, qui se découvre de manière impromptue, dans la paradoxale négation de la 
tentative nazi de la faire disparaître. Essayons d’entendre cette affirmation « Ici, il n’y a pas 
de pourquoi » comme constat de l’impératif, propre au pouvoir, de ne pas être interrogé.L’interprétation n’est assurément pas hasardeuse ici. Souvenons-nous par exemple du Kant 
des Fondements de la métaphysique des mœurs, qui interdit expressément d’investiguer les 
origines du pouvoir légal, car une telle enquête ferait émerger la violence qui sous-tend la loi. 
 
Cette violence qu’il faut taire ( c’est là le moment d’évoquer la double acception du terme 
Gewalt, qui signifie à la fois force et violence, et sur lequel Freud s’exprime dans sa célèbre 
correspondance avec Einstein en des termes qui rappellent complètement le Benjamin de 
Pour une critique de la violence), cette violence fondatrice du droit est ce que le droit institue 
lorsqu’il s’instaure comme ordre. En effet, le renvoi d’un ordre à un autre considéré originaire 
permet ce double mouvement d’institution et d’occultation. On pourrait même penser que 
l’inclusion artificielle d’un ordre naturel à l’intérieur du disciplinaire est une inévitable 
nécessité. Le cas certainement le plus exemplaire réside, historiquement, dans la question 
 7 
soulevée par Hobbes, où artifice et nature renvoient mutuellement l’un à l’autre lors de la 
fondation de l’Etat. Ce qui me semble digne d’attention, et que je souhaiterais proposer ici à 
la réflexion commune, est l’ensemble des phénomènes présentés par Hobbes comme causes 
de ce qu’il nomme l’état de guerre pérenne entre les hommes. Hobbes isole quatre facteurs : 
1) la rivalité entre les hommes ; 2) la comparaison continuelle de soi-même aux autres 
qu’effectue l’homme ; 3) le fait que les hommes se jugent toujours plus sages que les autres et 
susceptibles de mieux gouverner la chose publique ; 4) la faculté du langage. Parmi ces 
causes, vous conviendrez parfaitement que la quatrième, l’art du langage, est la plus étrange 
eu égard à l’explication du problème du bellum omnium contra omnes. C’est pourtant le cas 
car, poursuit, Hobbes, si le langage sert à la dénomination, à la mise en relation, à la 
communication réciproque des pensées, il est tout aussi vrai que « les hommes utilisent les 
mots pour se blesser les uns les autres. » L’abus d’un mot n’est guère accidentel, mais 
correspond à « l’autre face de son usage, qui plonge chaque homme dans l’incertitude quant 
aux projets de l’autre. Précisément parce que son rapport à la pensée est arbitraire, parce qu’il 
est toujours possible de dire autre chose que ce que l’on pense, et de donner au mal 
l’apparence du bien… » (Zarka, Hobbes et la pensée politique moderne, PUF). L’ « état de 
nature » n’est alors, en d’autres termes, que l’état humain par excellence, celui du langage, de 
la faculté de tromper, du pouvoir symbolique des mots, susceptibles de blesser autant qu’une 
dent ou une corne. C’est l’état de la non transparence d’autrui, et donc de soi-même, l’univers 
de l’ambiguïté, de l’apparence, du travestissement : c’est la pluralité de l’être humain, du 
lupus qui loge dans le langage même, et dont il faut déchiffrer les intentions, les signes et les 
indices. C’est le lupus qui se tapit dans mon propre langage, dans mon énonciation, piège, 
tromperie et illusion pour les autres à leur tour. C’est la pluralité des Je, la dimension de 
l’inconscient. 
Nous voilà donc ramenés, à l’issue de ce long parcours, à la possibilité d’une explication 
psychanalytique du bellum omnuium contra omnes, où est en jeu la question de la 
stratification des mots, l’existence d’une tromperie essentielle, co-naturelle au langage et 
condamnant alors toute société à une irréductible malédiction. Ici résiderait 
vraisemblablement le rêve de la langue parfaite, de la langue de la transparence absolue ? Le 
rêve du monde avant Babel ? Prenons acte, quoi qu’il en soit, de cette dimension linguistique 
comme élément fondamental de l’identité du lupus, bien que la question de cette férocité reste 
toutefois encore irrésolue. La férocité reviendrait-elle au rêve d’unicité ? Elle serait alors 
probablement la suppression totale de l’altérité, y compris interne. Serait-elle l’abolition de 
l’étranger interne ? De fait, la question du pouvoir semble étroitement liée à celle du langage. 
 8 
En effet, c’est précisément la figuralité du langage, l’arbitraire de la relation signifiant / 
signifié qui pousse les hommes, comme l’observe de nouveau Hobbes, à être plus fous et plus 
sages. Cette duplicité du langage, cette perte de relation entre mots et référents introduisent 
donc une sorte d’angoisse collective, un univers de contrefaçons, de doutes et de désarrois 
identitaires. L’univers du langage est celui du non-propre. Il est aussi ce qui provoque cette 
tragique conclusion : si la violence semble rattachée à la dimension anthropique du langage, 
s’il y a un lien d’essence entre faculté du langage et cruauté, cette dernière serait alors 
inévitable ? 
 
On peut penser que la guerre de tous contre tous est la recherche désespérée d’un propre qui 
s’institue de lui-même à travers l’exclusion de l’altérité, autant la mienne, interne, du langage 
et de la stratification linguistique, que celle de l’autre dans sa concrétude, représentant effectif 
de cette ambiguïté infâme. Mais alors, comment nier que le prétendu choc des civilisations, 
procédant de la nécessité de sauvegarder le proprium d’un groupe déterminé, se fonde, en 
revanche, sur le mélange complexe de coutumes et d’idéologies empruntées au camp des 
autres ? Ce que, para exemple, nous nommons indûment islamisation, n’est, comme l’a 
observé Olivier Roy dans Global Muslim, que le produit d’une occidentalisation réitérée, et le 
proprium à retrouver n’est qu’assemblage de valeurs et d’idéologies issues d’une irréfragable 
contamination. Mais alors le rêve du proprium, dans lequel je vois le lieu fondateur de la 
violence, de toute violence, apparaît en retour, et de manière paradoxale, comme garantie 
contre la violence. C’est ce que semble pointer Yehoshua dans Antisémitisme et sionisme, en 
écrivant : « Je dirais qu’il a, chez le juif, des éléments qui rendent son identité flexible, fluide, 
et en estompent les contours, ce qui permet qu’un processus analogue ait lieu chez le gentil, 
qui, pour le bien ou le mal, peut se mettre plus facilement en relation avec ce type d’identité 
qu’avec d’autres, définies, par un territoire, une langue et d’autres éléments traditionnels. » La 
solution proposée par Yehoshua semble mettre en avant une idée d’identité forte, 
inappropriable, non soumise aux fluctuations, aux diasporas, aux projections ou aux 
distorsions. Mais est-ce véritablement ainsi qu’ont lieu les choses ? Le renforcement 
identitaire, inconcevable, assurément, en dehors du renforcement de l’Etat nation – « dans la 
mesure, écrit Yehoshua, où il n’est pas facile pour son peuple d’abandonner la mère patrie et 
de laisser sans surveillance le sépulcre de son maître » - peut-il éviter le jeu projectif du 
gentil ? Le proprium peut-il s’exempter de massacre, alors que tout semble nous monter que 
c’est seulement dans le jeu du proprium, dans le rêve d’une identité incontestée, que l’horreur 
survient ? Je n’oublie en rien, certes, que l’enjeu de Yehoshua est de résister à la diaspora, à la 
 9 
dispersion et au déracinement, et qu’un équilibre entre la dissolution des liens et la résistance 
au temps et à son homogénéisation semble même nécessaire. 
 
D’un certain point de vue, l’homo homini lupus est institution du naturel comme explication 
plausible de la dimension sombre de l’humain, développement que l’on pourrait prêter à 
Freud lui-même lorsqu’il estime que les atrocités de l’histoire humaine révèlent la présence de 
la bête sauvage dans l’homme. Il n’est pas rare, du reste, que l’horreur soit ramenée au primat 
des instincts animaux, du mal ou de la barbarie, et considérée comme résurgence d’un état 
antérieur de l’humanité. Cependant, la condition animale est-elle bien ce qui précède 
l’humain ? Selon Homère, l’homme se définit en tant que mangeur de pain. Lucrèce, lui, 
considèreconstitutif de l’humanité le développement de la sexualité dans un lieu retiré. Et 
pourtant, le mangeur de pain est aussi homo necans, et la sexualité est ce qui fonctionne le 
mieux comme marchandise. Plus encore, le pain mangé n’est que substitut : il remplace le 
semblable, mettant ainsi (momentanément) fin à l’anthropophagie originaire. Que l’homme 
cesse de tuer son semblable et de s’en nourrir est une possibilité que nous devons à Dike, qui 
ajoute, toutefois, que le sacrifice est une condition essentielle à la survie de la polis. 
La polis est supposée consister dans ce passage fondamental : de la férocité à la justice 
équilibrante, mais cette distinction semble sujette à la tension, et à la désagrégation. En 
réalité, nous le savons depuis le mythe de la fondation de Rome, la polis ne s’institue pas tant 
de la de la délimitation des frontières que de leur violation. 
Il est possible de voir dans cette nécessité du conflit et de la dissolution l’origine du 
« narcissisme des petites différences », le besoin de désigner continuellement la différence de 
l’autre, comme moyen de faire advenir la rupture de tout lien communautaire. 
Comment nier, cependant, que ce narcissisme qui devrait articuler la structure des relations de 
pouvoir comprend quelque chose qui déborde complètement, qui introduit un surcroît, la 
cruauté dans ses formes les plus extrêmes, les plus effrénées. 
De fait, la cruauté ne provient pas de la dialectique du Gewalt, c’est un au-delà du pouvoir, un 
facteur énigmatique qui ne se réduit guère à une telle dynamique, et apparaît comme reste des 
processus de symbolisation. Un reste, ajouterais-je, qui se manifeste chaque fois que l’être 
humain échoue à déterminer le propre – à savoir toujours. Comme l’écrit le philosophe 
Etienne Balibar, une partie de notre problème consiste à comprendre pourquoi le pouvoir doit 
être davantage que violent, puissant, brutal, et même « cruel » (ou féroce, sadique), à savoir 
pourquoi il doit procurer du fond de lui-même à ceux qui l’exercent un effet de jouissance. 
Nous devons avant tout observer que « les formes de cruauté sont liées, sans médiation 
 10 
aucune, à la matérialité – d’intérêt, ou symbolique…Dans l’histoire, lors de tout processus de 
symbolisation des forces matérielles ou d’intérêt, il doit toujours y avoir un reste non 
convertible ou un résidu matériel de l’idéalisme, inutile et dépourvu de sens. Chercher pour 
quelle raison ce reste émerge souvent, bien que non exclusivement, sous forme de cruauté est, 
je l’admets, ajoute E. Balibar, quelque chose d’extrêmement embarrassant pour quiconque 
n’est pas disposé à tenir un discours sur le mal ». Entendons ici : à prendre pour cause de tout 
cela une prétendue nature métaphysique. Que ce reste revienne sous forme de cruauté, cela 
définit bien le problème. 
Quelque chose d’embarrassant….Comment mieux désigner l’échec de notre civilisation à se 
comprendre ? En outre, c’est précisément cette difficulté qui pourrait indiquer la piste à suivre 
ici, en nous laissant penser que l’on parviendrait à comprendre ce résidu à l’aide de ce qui 
chez Freud a pris le nom de pulsion d’emprise, la Bemächtigung. Je rappellerai brièvement les 
acceptions sémantiques du terme « emprise » (impossessamento)5 : « 1) au dix-septième 
siècle, l’action d’exproprier de ses terres, d’attenter à la propriété privée ; 2) domination 
exercée sur autrui, sens courant d’emprise 3) celui qui exerce son « emprise »6 sur l’autre. 
L’emprise traduit une tendance parfaitement fondamentale à neutraliser le désir de l’autre, à 
réduire toute altérité, différence, à abolir toute spécificité. Le but est alors de ramener l’autre à 
la fonction et au statut d’objet totalement assimilable » (R. Dorey, « La relation d’emprise », 
N.R.P., 24, p 119). Pour Freud, comme on le voit dans les Trois essais, la tendance à la 
cruauté dérive de la pulsion d’emprise. Si donc la cruauté est un résidu qui échappe 
complètement à la dialectique de la Gewalt, de la force, nous pouvons alors proposer 
l’hypothèse suivante : l’incontournable échec de cette pulsion, incontrôlable car issue de 
processus inconscients, dans l’exercice du langage, révélerait non point la cause, mais une 
raison possible de cette cruauté ? 
Je souhaiterais seulement rappeler que le célèbre langage des « nerfs », du président Schreber, 
était fait de locutions absolument transparentes. C’est à nouveau E. Balibar qui effectue 
l’observation suivante sur le langage : « Le pouvoir peut réduire la complexité, et partant la 
diversité, en raison du pouvoir tautologique et de la violence symbolique de l’idéalisme lui-
même, qui s’expriment précisément dans des propositions idéalisantes telles que Dieu est 
Dieu, la Loi est la Loi ». 
Ce n’est pas par hasard que Levinas parlait, devant ce type de logique qui subsume sous elle 
toutes les différences, de véritable nécro-logie. Nous pourrions alors réinterpréter en ces 
 
5 NdT : les définitions ici avancées sont celles du terme « impossessamento ». 
6 NdT : en français dans le texte 
 11 
termes la célèbre formulation d’Adorno, affirmant qu’il ne peut plus y avoir de poésie après 
Auschwitz. La raison n’est pas seulement qu’il n’est plus possible de faire de la poésie après 
l’horreur, mais surtout que l’horreur même interdit la poésie, et proscrit de sortir de la 
littéralité du langage et de la contrainte à la tautologie. L’horreur elle-même a horreur de 
l’impropriété du langage, de son impérative rencontre d’autrui. Et si ce lien anthropologique 
entre langage et violence ne semble pas dénué de sens, alors, l’horreur que l’humanité nous 
réserve est nécessairement sans temps, et, hélas, sans fin. 
 
	Homo homini lupus